Beatrice Alemagna dans l’univers d’Astrid Lindgren

Comme celle d’Astrid Lindgren, l’œuvre de Beatrice Alemagna se positionne « du côté des enfants ». Elle se met à leur hauteur. Quand les univers de ces deux créatrices se rencontrent, une véritable alchimie se crée.

Impossible de ne pas être touché par le personnage de Lotta, une fillette de quatre ans au caractère bien trempé, fantaisiste, drôle et câline. C’est avec beaucoup d’amour et de joie que Beatrice Alemagna l’a dessinée. Il faut dire qu’enfant, elle se régalait déjà des textes de l’écrivaine suédoise. En lisant Lotta la filoute et Lotta sait tout faire, on découvre vite que son rapport affectif au livre est totalement contagieux. Nous avons posé à l’illustratrice italo-parisienne quelques questions sur son très beau travail d’adaptation d’une grande œuvre de la littérature de jeunesse. Nous noterons qu’elle vient d’être nommée pour la septième fois pour le prestigieux Prix… Astrid Lindgren !

Comment avez-vous été amenée à illustrer les histoires de Lotta ?

Oh, tout d’abord, je tiens à vous dire que l’idée de cette rencontre d’univers avec Astrid Lindgren, dès sa proposition, m’a enchantée et émue. J’ai eu la chance d’être contactée par mon éditeur (Mondadori pour la version italienne), pour illustrer les histoires de Lotta. Il pensait que cela me correspondrait car je ne cache pas mon affection pour les textes d’Astrid Lindgren, et ce, depuis mon enfance. J’ai grandi avec eux. J’ai toujours adoré Karlsson sur le toit, Fifi Brindacier, Bullerby… et ils ont vraiment fondé mon imaginaire. La Suède est devenue un des pays où j’aime m’échapper quand je peux : un endroit qui me ramène à l’enfance, par son architecture, ses mœurs, son esthétisme. Quand on m’a contactée en me proposant de l’illustrer, j’ai évidemment accepté, car j’espérais en fait ça depuis très longtemps.

Ces deux livres se détachent dans votre œuvre, car vous n’avez pas pour habitude de travailler sur les textes écrits par d’autres que vous.

J’en n’en ai pas l’habitude, en effet, je ne l’ai fait que rarement. Notamment pour un autre trésor de la littérature, à savoir Gianni Rodari[1]. Mais Astrid Lindgren, c’était vraiment un rêve. De mon côté, il y avait un véritablement attachement à son univers : je le connaissais vraiment bien. Je me suis sentie comme « à la maison » dans ce livre, marchant dans les pas de mon enfance. Chaque image était rapidement croquée dans ma tête et j’ai voulu imaginer le personnage de Lotta comme une sorte de petite sœur de Fifi Brindacier.

Comment s’est passée la recherche des personnages ? Est-ce différent quand ils ont été créés par quelqu’un d’autre ?

Ce n’est pas vraiment différent de la recherche de personnages crées par moi-même, qui existent déjà dans ma tête et dont je connais les caractéristiques. Ici il y avait des informations très précises. J’ai eu envie de partir sur une esthétique plutôt humoristique, donc très expressive. Je pense qu’il y a peut-être un humour et une tendresse qui se dégagent des dessins parce que j’avais ce type de rapport au personnage. Lotta, finalement, est une fillette qui a énormément besoin d’amour. Elle s’échappe, elle peste, elle s’émancipe par tous les moyens car elle souffre d’être cette toute petite fille, la cadette des trois. Celle qui n’est jamais vraiment prise au sérieux, ni franchement écoutée. Il fallait qu’on le sente, qu’on ait envie de lui donner cet amour et cette attention, en étant lecteur.

Je voulais des images très riches, avec plein des détails, des petits objets partout, du désordre. J’ai repensé encore à Fifi et à sa Villa totalement bordélique. J’ai essayé de m’approcher un maximum d’une petite fille de 4-5 ans, pleine d’imagination, de personnalité, de richesse intérieure. C’est ce que je voulais transmettre. Dans chaque image il y a une réflexion à sa personnalité, qui ressemble à la mienne, gamine. J’ai énormément retrouvé mon enfance, en cette fillette.

Votre rapport à l’image est multiple. Autodidacte, vous vous essayez à différentes techniques selon vos projets. Comment avez-vous travaillé pour Lotta ?

Tant au niveau des couleurs que des matières, j’ai cherché la chaleur. Une sensation presque moelleuse des dessins.

J’ai utilisé de l’aquarelle, du collage et du crayon. L’idée était de rester sur un imaginaire familier et très proche de l’enfance.

La place de l’image dans un livre de texte est différente de celle qu’elle aura dans un album. Comment cela s’est-il passé pour Lotta ?

L’éditeur me suggérait des emplacements pour mes illustrations, mais j’ai voulu parfois aller vers d’autres propositions. J’ai pris mes libertés et suis beaucoup intervenue sur la mise en page. J’ai fait agrandir certaines images quand il y avait la place. Je voulais que la mise en page soit mouvementée, comme l’est l’histoire. Comme une promenade visuelle dans l’univers de l’héroïne. J’ai fait attention à ce qu’il y ait une sorte d’encombrement d’images, qu’on puisse en avoir plein, car cela me paraissait important.

J’ai vraiment repensé aux impressions que j’avais, lorsqu’enfant je lisais ces textes.  Comme je disais, ce livre a représenté aussi tout un travail par rapport à ma propre enfance. Tout cela a résonné en moi. Cela s’est fait de façon très naturelle, et avec beaucoup de bonheur… alors que j’ai plutôt l’habitude de souffrir en créant, à cause de la contrainte, de la performance.

Je suis autodidacte, et à chaque nouveau livre c’est un peu comme si je devais recommencer depuis le début. Cela m’amène à travailler de façon finalement assez intime. Et Lotta était une expérience très viscérale pour moi.

 

Qu’est-ce que ce projet vous a apporté artistiquement ?

Il m’a apporté de la confiance, car j’étais appelée à illustrer un des plus grands auteurs pour enfants de tous les temps. Cela me confortait aussi dans l’idée que je peux parfois me mettre aisément au service des textes des autres. Ça m’a apporté cette connexion incroyable à mon passé et de très bons moments partagés en compagnie de cette petite fille espiègle et géniale.

 

[1] Gianni Rodari est un célèbre poète, écrivain et journaliste italien. Beatrice a illustré trois textes de lui : Un et sept, La promenade d’un distrait. ( publiés au Seuil jeunesse) et  A sbagliare le storie (Einaudi 2020).