Kaatje Vermeire dans l’univers de Claude Monet

Kaatje Vermeire est une talentueuse illustratrice venue de Gand, connue pour mêler un éventail de techniques. Collage, peinture, dessin, gravure et techniques digitales… elle parvient toujours à un résultat cohérent, surprenant, tout en atmosphère. Pour cet album consacré au grand peintre impressionniste, elle a été confrontée à un défi de taille. Comment raconter un homme tel que Monet, dans toute sa profondeur et sa complexité ? Kaatje Vermeire nous raconte avec passion son cheminement.

Kaatje, pourquoi cet album sur Claude Monet ?

Ce sont les éditions Leopold et le Musée d’Art de La Haye qui m’ont proposé ce projet. Lorsque le musée organise des grandes rétrospectives, ils travaillent en collaboration et invitent un.e illustrateur.rice à réaliser un album pour enfants sur  l’artiste exposé. Cette collection de livres d’art a ceci d’original qu’elle ne se veut pas informative ou pédagogique au sens strict mais qu’elle cherche à toucher l’enfant, l’émouvoir, le faire entrer dans l’univers du peintre. Le jour où l’on m’a demandé si je voulais prendre en charge le livre qui accompagnerait la rétrospective Monet, je n’ai pas hésité une seconde.

Pour cette collection, il n’y a pas de cahier de charges. On est complètement libre ! Libre de travailler plutôt sur le mouvement auquel appartient l’artiste ou de se focaliser sur ce qui a inspiré le peintre. Libre de proposer une fiction ou de traiter le thème de manière réaliste. Avec ou sans texte. On a carte blanche.

C’était pour moi un fameux honneur de pouvoir raconter sur papier un grand maître d’une telle importance même si j’ai tout de suite compris que la tâche ne serait pas aisée. On a déjà tant écrit, raconté,  filmé,  peint ou illustré à propos de Monet… comment ajouter quelque chose d’original à tout cela ?

Cette carte blanche n’était pas évidente. Une telle latitude peut être libératrice, mais aussi effrayante, voire paralysante. Auparavant, j’avais l’habitude de collaborer avec des auteurs sur un texte déjà fini. J’aime explorer les limites de ma liberté artistique, mais j’ai besoin d’un cadre. Cette mission a été pour moi un énorme défi. Mais elle a aussi été très instructive. Mon éditrice, Ria Turkenburg, m’avait raconté que quand un illustrateur de la collection met le point final à son album, « son » peintre lui manquait. Et ce fut en effet c’est le cas pour moi. Ce projet qui m’accompagnera pour toujours, dans ma recherche artistique et dans ma vie.

Qu’est-ce qui vous touche dans l’œuvre de ce peintre ?

Il y a tellement de choses à dire ! Avant ce livre, je n’en savais pas beaucoup sur Monet, juste des généralités. Ses peintures de paysages romantiques (Les Coquelicots ; Femme au parasol…), Les Nymphéas ; et voilà tout. Je ne connaissais rien de son caractère exubérant, son côté fanatique, ses hauts et ses bas, de la maison et des jardins qu’il a construits à Giverny sous le signe de sa peinture, sa cécité… Après des recherches approfondies, il est vite devenu évident que Monet était bien plus que les généralités superficielles les plus connues à son sujet. Il a mis en œuvre sa vision artistique d’une manière si cohérente qu’il est devenu son art lui-même (et vice versa).

Je l’admire principalement pour son tempérament et son caractère rebelle. Quelques exemples ?

– L’audace dont il a fait preuve en quittant les sentiers battus et refusant de suivre les traces de son père pour suivre une formation en peinture.

– Sa révolte contre l’académisme classique alors en vigueur : il ne s’est pas plié au goût des critiques d’art de l’époque, choisissant consciemment une vie précaire sans aucune garantie. D’ailleurs, quand son travail a connu le succès, il ne s’est pas reposé sur ses lauriers, il a continué à chercher sans cesse. Il a eu le courage de se détacher, avec ses amis peintres, des courants habituels.

– Ses tentatives passionnées de capturer la lumière, aussi changeante soit elle. La détermination avec laquelle il voyagea à la recherche de cette lumière ; la bataille qu’il a livrée avec les éléments naturels (peignant en plein air malgré une chaleur torride, un froid mordant, de violents orages…). Ces luttes l’ont souvent conduit à l’épuisement physique. Mais il a persévéré jusque dans les derniers jours de sa vie, souvent dans une solitude totale.

– La ténacité avec laquelle il a continué à se renouveler et à se remettre en question … pour dépasser finalement le mouvement impressionniste. La patience dont il a fait preuve pour peindre systématiquement le même sujet, dans des dizaines de versions, laissant parfois le sujet réel à l’arrière-plan et en soulignant autre chose.

– La détermination avec laquelle il aima. Après la mort de Camille, sa femme, il s’installe à Giverny avec sa compagne Alice et recrée ce qu’on appelle aujourd’hui une famille reconstituée de dix personnes. C’était inhabituel, voire tabou, à l’époque.

– Son amour pour sa famille et ses amis, principalement des écrivains et des peintres, et quelques hommes politiques éminents avec lesquels il échangeait des conseils de jardinage lors de longs dîners à l’extérieur.

– Son inventivité et sa volonté de faire de Giverny sa nouvelle maison (malgré la suspicion et la résistance des habitants locaux), y créant un monde paradisiaque dont il pourrait s’inspirer pour ses peintures…- Son extraordinaire acuité en tant que jardinier paysagiste- Son amour pour la gravure orientale- La puissance primitive de ses coups de pinceau à la fin de sa vie, grâce à laquelle son « je » finit par se dissoudre complètement dans la matière. De près, ces coups de peinture rugueux semblent quelque peu aléatoires, mais de loin, il devient clair qu’ils témoignent d’une vie entière dédiée à sa recherche. Dans la superposition de ses peintures aquatiques, tout finit par coïncider : le monde représenté devient son moi intérieur.- Le paradoxe : au moment où il commença à ne plus voir qu’à grand peine, il a tout vu de façon si juste … L’essence des choses, reflétée dans ses reflets vibrants d’eau.- Monet est du pur KungFu ! (en tant qu’attitude de vie, pas en tant qu’art martial).  Je voulais mettre tout cela dans le livre. Il m’est rapidement apparu que je devais faire des choix !

Par quelles étapes êtes-vous passée pour réaliser cet album ?

Monet est considéré comme le précurseur de l’expressionnisme abstrait, bien plus qu’uniquement un fondateur de l’impressionnisme. Cette évolution vers l’abstrait était-elle une conséquence de la détérioration de sa vue ou un choix conscient ? Le Musée d’Art de La Haye aborde ce dernier point dans l’exposition qu’il lui a consacrée. Et pour comprendre cette vision, j’ai d’abord dû l’explorer moi-même.Pendant des mois et des mois, j’ai lu des livres et articles, parcouru internet pour réunir toutes les informations possibles et m’en imprégner, comme une éponge. Je faisais quelques croquis entre deux lectures, mais dans cette première phase, il s’agissait principalement d’une recherche. J’en avais besoin. Monet ne peut pas être capturé à travers une page Wikipédia. En approfondissant, j’ai eu le sentiment de me rapprocher de l’homme et de comprendre sa quête. C’était absolument nécessaire pour faire ce livre.

Il est vite devenu clair pour moi que Monet lui-même jouerait le rôle principal dans cette « histoire ». Comment ne pas tomber amoureuse de cet homme ? Pendant un moment, j’ai hésité à en faire un être amusant, un peu caricatural. Son personnage excessif s’y prêtait. J’ai trouvé des anecdotes extrêmement drôles sur son tempérament (mais qui n’ont pas dû être drôles pour lui-même) : il a mis le feu à ses toiles, les a découpées, s’est presque jeté dans la Seine par désespoir ; a été poursuivi par des créanciers ; a écrit des lettres dramatiques à ses amis bienfaiteurs ; s’est réservé une chambre d’hôtel à quelques centaines de mètres de chez lui pour épargner à sa famille sa frénésie ; il aimait les voitures rapides (bien qu’il ne se soit jamais assis lui-même au volant) ; griffonnait des recettes culinaires dans de petits cahiers pour son cuisinier ; il attribua l’entretien de l’étang à l’un de ses jardiniers qui devait nettoyer chaque jour les feuilles des nénuphars ; il écrivait des lettres avec des instructions extrêmement détaillées à ses jardiniers quand il était en voyage, ce qui montre son amour pour son jardin…

Finalement, mon personnage est devenu Monet tel qu’il était. Aucune caricature, juste la représentation la plus véridique possible de sa figure, inspirante et passionnée.Après cette phase de recherche j’ai commencé à réaliser des esquisses plus pertinentes. Dans l’océan de toutes les informations que j’avais absorbées, j’ai dû décider de ce que je voulais dire précisément. Ce n’était pas facile.J’ai choisi l’eau comme point de départ et fil conducteur tout au long de sa vie… Son amour et sa vie de famille, sorte de port d’attache dans sa vie turbulente, était important pour le montrer en tant que personne. Ses efforts pour capter la lumière à travers les différentes saisons – Giverny et la création de ses jardins – sa vision diminuée… Au fur et à mesure des semaines, j’ai fait de très mauvais dessins, expérimenté avec des matériaux qui ne convenaient pas, voulu peindre comme les impressionnistes, avant de comprendre que c’était bien plus que des traits lâches et des balayages. Frustrée, encore une fois émerveillée par l’œuvre de Monet et celle des contemporains, recommençant avec un courage renouvelé, faisant des choses encore pires qu’avant, pensant que vous ne pouvez plus rien faire … J’ai fini par mes sentir complètement paralysée.Mon voyage d’étude de trois jours (au Musée Marmottan de Paris, au Musée d’Orsay et, -cerise sur le gâteau, la visite des jardins de Monet à Giverny) a constitué pour moi un tournant majeur. J’ai ressenti et respiré la magie et l’atmosphère du lieu et je suis rentrée chez moi la tête pleine. Après cela, et heureusement, tout ce que j’ai produit était bien meilleur.

Vous travaillez en utilisant un mélange très personnel de techniques. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez travaillé pour les illustrations de ce livre ?

J’ai en effet l’habitude de travailler avec un mélange de techniques graphiques. J’ai chez moi une presse à imprimer qui est un outil de travail permanent. Je fais souvent des gravures de mes personnages sur du métal, du plexi ou du carton, puis je les découpe, les encre et les imprime sur des arrière-plans préalablement dessinés et peints à la peinture acrylique. Et j’utilise aussi le monotype.

J’avais peu d’expérience de la peinture auparavant. J’ai voulu approfondir mes connaissances quand j’ai réalisé que mes techniques graphiques seraient inadéquates pour ce livre. J’ai principalement utilisé l’aquarelle et l’acrylique diluée, mais, au début, le résultat était affreux. La lumière que Monet a si bien captée dans ses tableaux … je l’ai à peine obtenue sur papier.

Puis j’ai continué à expérimenter avec les matériaux que je connaissais mieux. J’ai commencé à peindre avec de l’encre de gravure, directement sur les plaques (cette encre ne sèche pas aussi vite que la peinture acrylique, mais ne reste pas humide aussi longtemps que la peinture à l’huile). J’ai ensuite imprimé ces plaques peintes sur du papier, de sorte que l’encre a été pressée. Cette technique m’a également permis d’imprimer plusieurs versions de la même planche (avec des dégradés différents ou sur des fonds acryliques peints), puis de continuer à expérimenter pour sélectionner la meilleure.Tous les originaux sont donc fabriqués manuellement. J’ai également utilisé certaines techniques numériques pour travailler les couleurs, les contrastes, et pour placer des éléments séparés dans la composition en arrière-plan.

Quelles sont vos influences, qu’est-ce qui vous inspire ?

Pour ce livre, Monet lui-même, naturellement, le mouvement impressionniste et les contemporains comme Renoir, Degas, Sisley, Pissarro, John Singer Sargent, son ancien professeur Boudin, Morisot… Deux excellents livres que j’ai lus sur Monet ont été importants, eux aussi : Mad enchantment de Ross King et Claude Monet à Giverny de Claire Joyes.Je me suis aussi inspirée des photos fantastiques de cette époque. Et puis bien sûr de la nature elle-même, notamment lors de la visite des Jardins de Giverny… L’amour de la nature me vient de mes parents et me fait encore rêver.

Anonyme | Monet devant sa maison et son jardon à Giverny| 1921 | autochrome | collection Musée d’Orsay