Kitty Crowther dans l’univers de Jan Toorop

Se plonger dans l’œuvre d’un grand maitre de la peinture symboliste, s’immerger dans son univers et se laisser happer par ses tableaux, voilà l’expérience vécue par Kitty Crowther pour créer son magnifique album Jan Toorop – Le Chant du temps. De l’Indonésie à la Hollande, elle a tissé son livre au fil de l’eau, sous la garde bienveillante de deux mystérieuses princesses.  Le 7 novembre 2017, lors d’une conférence à Bruxelles organisée dans le cadre d’Europalia Indonesia, Kitty Crowther nous a emmené(e)s en promenade dans la création de ce livre si particulier. Voici quelques extraits de son intervention.

 

“Le Chant du temps est une commande, ce que je n’ai pas l’habitude d’accepter. Le Gemeente Museum de La Haye et les éditions Leopold m’ont proposé de réaliser un ouvrage autour du peintre hollandais Jan Toorop à l’occasion d’une exposition sur son œuvre.  Ce qui était intéressant pour moi, c’est qu’il ne s’agissait pas de faire un livre pédagogique mais de réaliser un album personnel qui propose une entrée en matière et que je m’approprie l’univers de ce peintre. Il ne fallait pas que je devienne Jan Toorop, mais il ne fallait pas non plus que je fasse du Kitty Crowther. Ce projet me sortait de ma zone de confort, et cela m’intéressait de me confronter à l’histoire de l’art. C’est ainsi qu’a commencé ma balade dans l’univers de cet artiste.   J’ai passé une partie de mon enfance à Veere, en Hollande, où mon père avait acheté une maison. Tout près de là se situe le village de Domburg, où beaucoup de peintres se sont rendus car il y a là-bas une lumière particulière, un peu brumeuse. Jan Toorop y avait une maison. Ce lieu a établi une connexion entre nous. C’était une façon pour moi de remercier cette mer hollandaise, et cela a donné du sens à ce travail.”

“Faire ce livre, cela signifiait vivre avec Jan Toorop pendant plusieurs mois. Il fallait que cela me parle et que je puisse l’honorer. J’ai passé un temps infini à regarder ses tableaux, jusqu’à me laisser totalement absorber par son œuvre. Je ne savais pas encore, alors, quelle histoire j’allais raconter. Il faut laisser du temps au processus de création, faire son chemin dans le livre.   J’ai sélectionné les tableaux qui m’intéressaient le plus, cherchant un lien, un chemin à travers eux. Et puis, à force de regarder son travail, je me suis aperçue qu’il y avait toujours deux figures féminines qui apparaissaient. J’ai décidé qu’elles seraient comme des anges gardiennes, présentes au long de l’histoire. On retrouve dans l’album ces deux êtres un peu particuliers, un peu flottants.”

“Toorop est né en 1858 sur l’ile de Java, dans une famille de cinq enfants. Son père avait des origines norvégienne et indonésienne, sa mère était moitié chinoise, moitié anglaise. Il me semblait reconnaitre dans certains tableaux des silhouettes de marionnettes wajang (théâtre d’ombres indonésien). Leurs spectacles racontaient les grandes sagas du Mahabharata : des histoires de guerres éternelles, de dieux, de rois et des reines. Enfant, Jan Toorop a très probablement assisté à ces spectacles. A onze ans, Jan quitte sa famille, son île, pour suivre un bon enseignement en Hollande. Il ne les reverra jamais. Une anecdote raconte que le capitaine du bateau le conduisant vers l’Europe lui aurait dit, en admirant ses dessins : « Et surtout, ne t’arrête pas de dessiner ». Dans ce livre, je me suis fait plaisir en travaillant le motif de l’eau. Depuis l’adolescence, j’adore Léon Spilliaert. Je suis fascinée par son mystère, sa façon de traduire du monde, son sens de la composition. J’ai été inspirée par sa représentation de l’eau (notamment dans le tableau La baigneuse), ainsi que par celle de David Hockney.  Quand on se pose, qu’on s’arrête et qu’on regarde vraiment, on se met à voir les choses d’une autre manière. Tout à coup, des couleurs qu’on n’avait pas vues apparaissent.”

“Paul Verlaine a connu Jan Toorop. Voici ce qu’il disait de lui : « Un superbe Javanais brun de teint aux yeux sombres extraordinairement doux, à a barbe épaisse et molle, bleue à force d’être noire ». Toorop fut le premier à avoir exposé Van Gogh. Lors d’un voyage à Vienne, il a rencontré Klimt, chez qui l’on retrouve l’influence du peintre hollandais. Dans son œuvre, il passe par toute une série de style différents : pré-impressionnisme, impressionnisme, pointillisme, et symbolisme, qui correspond à la période la plus connue de l’œuvre de Toorop. C’est une époque dramatique, avec la pauvreté, la misère, puis la guerre. Le symbolisme de Toorop, avec sa mythologie, ses légendes, la psyché, amène une interrogation, un miroir, une mise en lumière sur cette période. Sa fille, Charley Toorop, est devenue une peintre importante, réalisant de très grands autoportraits.  Faire ce livre m’a rappelé un épisode de mon enfance : j’étais allée avec l’école au Musée à Ostende et j’avais été marquée par des tableaux d’Ensor. Je suis frappée par la trace qu’ils m’ont laissée. Cela montre bien que les enfants ont besoin d’avoir accès à de la qualité, d’être confrontés à l’art, sans qu’on doive se poser la question de ce qui est « pour enfant » ou « pour adulte ». Ce travail m’a permis de dépasser cette interrogation.”

 

Jan Toorop – Le chant du temps a reçu le Prix Libbylit du meilleur album belge et a participé à la Petite Fureur de Lire.

Pour aller plus loin, lisez les articles de Lucie Cauwe, et du journal Le Soir sur cet album.